09/04/2020
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Tshikapa, le 15 février 2018 (caritasdev.cd) : Vicaire, puis Curé dans la paroisse Notre Dame de Kitangua (à 65 kms de Tshikapa) dans la province du Kasaï, le Révérend Père Edouard Kibanda, a dû quitter son lieu d’apostolat sous escorte militaire, car menacé de mort par une foule en furie.

Craignant l’avancée des miliciens Kamuina Nsapu, certains habitants (non catholiques), de tribu Pende (majoritaire), n’ont pas voulu prendre le risque de continuer à vivre avec un « Luba » considéré à leurs yeux comme une probable antenne de ces miliciens, de la même tribu que le défunt chef coutumier dont ils se réclamaient. Ce triste évènement s’est déroulé en février 2017, alors que le prêtre du Diocèse de Luebo venait d’accomplir cinq ans de travail pastoral dans leurs milieux.

L’Evêché de Luebo ainsi que plusieurs paroisses et couvents catholiques ayant été pillés par ces miliciens, le Père Edouard  Kibanda, comme d’autres prêtres « en exil », vit depuis un an dans une communauté religieuse à Tshikapa. C’est là que caritasdev.cd l’a interviewé en début février 2018, en marge de la distribution de l’aide humanitaire de la Caritas à 600 ménages déplacés de Tshikapa et ses environs.

Citant le Saint Pape Jean-Paul II, il soutient qu’avec la paix, on gagne tout ; avec la guerre, on perd tout. « Si nous pouvions revenir au principe de la charité et de  l’amour, je pense qu’on peut tout gagner. Comme prêtre, je demande qu’on puisse éviter de haïr une tribu ; qu’on cesse de regarder la tribu ; qu’on regarde la personne, non pas comme ennemi, mais comme une personne à aimer », a souligné le Père Edouard Kibanda.

Guy-Marin Kamandji: Pouvez-vous vous présenter?

Père Edouard Kibanda: Je m’appelle, Père Edouard Kibanda. Je suis missionnaire Amis du Christ du Diocèse de Luebo, Curé de Kitangua. Depuis 5 ans, j’exerce ma pastorale dans la paroisse Notre Dame de Grâce de Kitangua, ici au Diocèse de Luebo, dans la zone pastorale de Tshikapa. J’y étais d’abord Vicaire, puis Curé. J’ai travaillé avec cette population.

Pouvez-vous situer Kitangua ?

Kitangwa est situé à 65 km de Tshikapa, alors que Tshikapa en soit se trouve à 200 km de Luebo, siège de l’Evêché et résidence de notre Evêque.

 

Qu’est ce qui se passait concrètement ?

Ma situation est liée aux mouvements de Kamuina Nsapu. Certains habitants de Kitangua avaient pensé à tort que je pouvais être un pied-à-terre pour que Kamuina Nsapu arrive la bas, par le fait que je ne suis pas de leurs. Cette population a voulu m’expulser avant que les miliciens de Kamuina Nsapu n’arrivent. En réalité, il n’en était rien. L’arrivée d’un groupe des jeunes « KIRO », un Mouvement d’action catholique, en provenance de Tshikapa, les a confortés dans leur crainte. Ce sont les Confrères Salésiens qui les ont envoyé, dans la perspective d’installer ce mouvement dans ma paroisse. Ces jeunes étaient porteurs d’un ordre de mission. Je les ai reçus et orientés vers les écoles. Mais, une nuit, pendant que j’étais à Tshikapa, plus de 80 personnes ont fait irruption dans la paroisse. « Nous cherchons le Curé pour le tuer, parce qu’il a amené ici des jeunes Kamuina Nsapu », disaient-ils. Heureusement je n’étais pas là ! Ils s’en sont pris alors à ces jeunes et les ont frappés. J’ai dû recourir aux Autorités provinciales pour qu’elles ordonnent au Commandant local. C’est ce dernier qui viendra prendre ces jeunes pour les protéger au Commissariat.

Le lendemain, nous avons trouvé un moyen de transport pour ces jeunes qui sont  retournés à Tshikapa. Certains ont été hospitalisés.

C’est dans ce contexte que des malfaiteurs  sont entrés un jour dans la cure. Après avoir cassé les  murs, ils ont volé le moulin de la paroisse et mis ce forfait sur le dos du curé. Mes détracteurs ont prétendu que j’ai volé le moulin et l’ai envoyé à KANANGA, dont je suis originaire. J’ai dû diligenter des enquêtes privées, saisir la police et toutes les Autorités ainsi que les chrétiens qui n’étaient pas contents de leurs actes malsains. Nous avons même prié. Et quand ils ont vu que ça commençait à prendre la dimension de prière, une prière vraiment avec concentration pour qu’on récupère le moulin, eh bien, deux jours après, ce moulin a été déposé chez le chef de Groupement. Ce dernier n’a pas voulu dénoncer le voleur, préférant me le retourner en catimini la nuit. Je lui ai plutôt conseillé de saisir la police et la lui rendre le moulin, de manière qu’elle saisisse le parquet, étant donné que l’affaire avait déjà fait scandale dans l’opinion. En fait, le parquet avait déjà envoyé un mandat de perquisition, opérée même dans certains ménages. Mon refus de reprendre ce moulin en catimini a conforté mes détracteurs dans l’idée que j’appartenais à un camp adverse. Tous ces événements ont fait que mon Evêque a eu pitié de moi. Il a diligenté une équipe mixte.

 

Quand se déroulent ces évènements ?

Nous sommes en février 2017. L’équipe mixte était composée du Père Coordonnateur de Caritas-Développement Luebo qui venait  pour la vérification des infrastructures hospitalières. Il y avait aussi l’Econome diocésain, le responsable de la Commission Justice et Paix, tous mandatés pour s’enquérir de la situation qui prévalait à Kitangua. Les envoyés de l’Evêque devraient parler avec la population, dans différents cercles. J’en ai informé les fidèles un dimanche après la messe. Curieusement, aussitôt sorti de la messe, c’est tout le village qui était à la paroisse. Les non catholiques réclamant le départ immédiat du curé, et scandant de slogan tels que « s’il ne part pas cette nuit-ci,  nous le tuons ».  J’ai vu c’était devenu assez bizarre ! J’ai ainsi appelé les autorités civiles et militaires d’ici. Ils ont envoyé une jeep avec des militaires. C’est donc sous escorte des Forces Armées de la RDC que j’ai quitté Kitangua. Ces militaires présents n’ont pas compris un tel acharnement contre moi. D’autres confrères prêtres étaient restés, dont la délégation venue avec la jeep de la Caritas Luebo. Ce véhicule a failli être incendié parce que ces confrères voulaient y mettre certains de mes biens personnels.  Ils sont alors repartis en urgence, profitant de l’escorte militaire et laissant tout. C’est comme ça que nous nous sommes retrouvés à Tshikapa. Après mon départ, l’on a pu emmener mes biens à la résidence du médecin responsable de l’hôpital du Diocèse. Mes détracteurs y sont allés, ont cassé la porte et sorti tous mes biens qu’ils se sont partagés. D’autres ont été brulés.

Je rappelle que l’insécurité a frappé tout notre Diocèse. L’Evêché, lieu de travail et résidence de l’Evêque, a été saccagé, tout comme toutes les paroisses. Les prêtres sont en débandade. L’Evêque nous a demandé de rester momentanément à Tshikapa où je suis à Tshikapa depuis une année.

 

S’ils vous ont considéré comme une  antenne de Kamuina Nsampu, c’est que vous n’êtes pas originaire de là-bas ? Quelle est la tribu qui est majoritaire là-bas ?

Kitangua, c’est le fief des Pende du Kasaï. On considère généralement la partie au-delà de la rivière Tshikapa, en allant vers Kinshasa, comme chez les Pende. Mais, leur vrai fief, c’est Kitangua. Ils y sont majoritaires. D’ailleurs, immédiatement après mon expulsion, tous ceux qui n’étaient pas Pende ont été chassés jusqu'à ce jour par la population.

 

Vous êtes un prêtre. Vous avez travaillé pour l’évangélisation, le social. Dans quels secteurs d’activités exerçaient les autres personnes expulsées ?

Ils exerçaient  le petit commerce pour la plupart. Et d’autres étaient des enseignants. Dans la Zone de Santé, tout le monde était parti,  parce qu’ils ont passé beaucoup de mois sans médecin. Le taux de mortalité a augmenté.

 

Ils ne vous ont pas physiquement touché ; mais, vous les voyiez très déterminés ? Y avait lieu de craindre le pire pour vous ?

 Ils étaient déterminés à me faire le mal. Après mon départ, ils étaient entrés à la cure de 22h00 à 02h30 du matin, avec des bâtons et des armes blanches. Ils étaient en train de saccager. Heureusement, moi j’étais parti  la veille.

Par ailleurs,  les réfections que j’ai fait faire sur le parvis de l’Eglise, avec l’appui du Gouverneur de Province et de l’Evêque, ont été détruites à mon départ. En effet, ils ont fait venir un marabout qui a prétendu que j’ai enterré des fétiches dans l’église. Alors, ils ont cassé ce pavement. Il semblerait qu’ils auraient sorti une statuette. Pour eux, « c’est ce Muluba-là (Ndlr : le Curé) qui avait mis ça ici pour qu’il ne  quitte jamais Kitangua et pour que rien ne marche dans notre localité ».

Mais, au fait, quelles étaient vos relations avec vos fidèles ?

En tout cas, j’avais de très bonnes relations avec mes fidèles. Mais, je déplore leur attitude passive face à l’attaque dont j’ai été victime. Ils n’ont pas eu le courage de dire non à mes assaillants ; des non catholiques, mais de la même communauté qu’eux. Et pourtant, je les mettais toujours en garde face à la jalousie contre notre église, vu ses infrastructures, son grand nombre des fidèles.

 

Quel message pourriez-vous transmettre après ce traumatisme, venant d’une population pour qui vous aviez pourtant travaillé ? Et quelle a été l’attitude de vos fidèles catholiques face à cette xénophobie?

R/ Le Saint Pape  Jean-Paul II disait qu’avec la paix, on gagne tout ; avec la guerre, on perd tout. Si nous pouvions revenir au principe de la charité et de  l’amour, je pense qu’on peut tout gagner. Comme prêtre, je demande qu’on puisse éviter de haïr une tribu ; qu’on cesse de regarder la tribu ; qu’on regarde la personne, non pas comme ennemi, mais comme une personne à aimer. Car, l’amour envers l’autre est un investissement qui peut faire que le monde devienne toujours une petite ile où nous pouvons vivre ensemble sans la guerre. Puisque la haine, le tribalisme et la xénophobie ne font que nous éloigner les uns des autres et nous appauvrir. Aujourd’hui avec les organismes, avec toutes les structures réimplantées et par l’église et par  les Etat, c’est pour que les hommes s’assistent  les uns et les autres.

Propos recueillis par GM Kamandji et décryptés par Generose Monatshebe Tshinku (Stagiaire)

 

 

 

 

 

 

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