26/06/2022
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Lubumbashi, le 15 juin 2022 (caritasdev.cd) : Monsieur Jean NDALA, âgé de 52 ans et infirmier de profession, est, depuis plus d’une décennie, Superviseur au Bureau Diocésain des Œuvres Médicales (BDOM) de la Caritas Lubumbashi. Affecté à l’accompagnement des 11 Aires de Santé des Zones de Santé de Fungurume et Lubudi de la Province du Lualaba, il supervise 12 Etablissements des soins, dont 3 hôpitaux parmi les 6 du secteur rural. Lunettes de lecture aux yeux, bien installé sur son bureau avec un bloc note devant lui et stylo à bille bleu entre les doigts de sa main droite, ce Superviseur a accepté de relater, à la Cellule de Communication de la Caritas Lubumbashi (CCCL), l’expérience du BDOM contre la séquestration par les hôpitaux des femmes césarisées, faute de payement, et cela, grâce à l’appui financier de Misereor.

CCCL : Monsieur le Superviseur, cela fait combien d’années que vous accompagnez les 11 Aires de Santé et quand est-ce que vous agissez en faveur des femmes césarisées ?

Jean Ndala : Je suis Superviseur au BDOM Lubumbashi depuis 11 ans. Dès mon arrivée, le bureau m’avait chargé du secteur des 11 Aires de Santé. Par contre, nous avions débuté la subvention en faveur des femmes césarisées, retenues faute de payement de la facture, au cours du projet triennal 2015-2018, financé par Misereor.

CCCL : Bien avant cette subvention, quelle était la réalité des femmes césarisées ?

Jean Ndala : Leur accès à ce service était faible, car le prix d’une césarienne variait d’un hôpital à un autre entre 200 à 250 USD. Les femmes opérées étaient, en grand nombre, retenues à la maternité entre 60 à 90 jours, jusqu’à ce qu’elles paient la totalité. Pendant ce temps, toutes les personnes dépendantes de la césarisée (les autres enfants, le mari…) étaient perturbés dans leur fonctionnement. Et privée de sa liberté, cette femme assistait impuissamment à la paralysie de ses occupations quotidiennes, à la perturbation de la scolarité des enfants ainsi que de la vie conjugale… Entre temps, la césarisée et son nourrisson restaient exposés aux différentes infections nosocomiales (infections contractées en milieu hospitalier). Les hôpitaux, pendant ce temps, enregistraient un grand manque à gagner suite à l’incapacité des femmes à honorer leurs factures.  Certaines familles étaient poussées dans l’extrême pauvreté par la vente et la mise en gage des biens de la maison (vélos, habits, radios, motos, produits de récolte, etc.), ou contraintes aux dettes, dont le taux d’intérêt s’élevait à plus 50% du montant pris.

CCCL : A quel moment cette situation a-t-elle commencé à changer réellement et qu’avez-vous fait ?

Jean Ndala : Cette situation anormale a contraint le BDOM Lubumbashi, sur demande du Docteur Jean Romain KABANGE, ancien Médecin-Directeur de l’hôpital Mukabe, située à environ 350 kms de Lubumbashi,  à la considérer comme préoccupante afin de trouver satisfaction, à travers  le plan triennal 2015-2018, en élaboration, et, qui devait être  appuyé par Misereor. 

La situation a commencé à changer en 2016 au cours du triennal 2015-2018. Il sied de noter que, dans le secteur des 11 Aires de Santé, la subvention a été, et jusqu’à ce jour, effective dans 2 hôpitaux sur les 3 qu’il compte. Comme souligné ci-haut, la sollicitude avait été manifestée par le Médecin-Directeur de l’hôpital Mukabe en 2014, mais la subvention sera octroyée à partir de 2015.

Dans l’exécution, le BDOM Lubumbashi avait négocié avec les gestionnaires de ces 3 hôpitaux de sorte qu’ils réduisent le prix d’une césarienne à 100 USD. Ce montant prenait en compte l’acte, la trousse et le séjour, mais tenait compte du coût d’une césarienne dans le milieu rural et de la capacité financière des ménages, évaluée à un maximum de 50 USD. Donc, le projet subventionnait chaque césarienne avec 50 USD du prix fixé et le reste, c’est le ménage qui devait le payer d’autant plus que cette population bénéficiaire vit de l’agriculture de subsistance, du petit  élevage et parfois du petit commerce. Une fois le prix de la césarienne négocié avec les gestionnaires, s’en était suivi une phase de sensibilisation des prestataires   par le BDOM et ensuite des bénéficiaires par les agents au cours des séances des consultations prénatales ou de leurs séjours à la maternité. Un délai de 15 jours, maximal, d’hospitalisation de la césarisée était fixé de commun accord avec les gestionnaires et les médecins directeurs des hôpitaux bénéficiaires. La sensibilisation, auprès des femmes, était centrée sur la nécessité de payer leur quote-part dans les 15 jours qui suivaient l’intervention.

CCCL : Etait-il facile de faire adhérer les Médecins-Directeurs et gestionnaires d’hôpitaux à cette idée ?

Jean Ndala : L’idée n’était pas facile à faire passer, sauf pour le Médecin-Directeur de l’hôpital Mukabé.  Il a fallu plusieurs mois de plaidoyer et de négociation au BDOM pour que les gestionnaires et Médecins-Directeurs permettent de tenter l’expérience. A la 1ère année et malgré l’appui, les hôpitaux continuaient à séquestrer les césarisées. C’est ainsi que le taux de rétention était supérieur à 30%.

Cela nous a poussés à revenir sur l’analyse de la situation qui a identifié les facteurs secondaires ci-après : Premièrement, certaines femmes se présentaient sans leur quote-part aux hôpitaux et ces derniers les retenaient. Deuxièmement, les médecins exigeaient que les avances de certaines femmes ou la subvention soient d’abord affectées aux actes des chirurgiens. Troisièmement, certains gestionnaires considéraient le fait de libérer les femmes, comme un manque à gagner pour leurs hôpitaux avant que  le BDOM ne vienne  par la suite honorer la facture.

Face à ces facteurs, des pistes de solutions ont été exploitées notamment :

La sensibilisation des accompagnants/familles sur la nécessité de payer au moins les médicaments et la trousse avant l’intervention ; l’affectation de la quote-part avancée par la césarisée comme frais de l’acte, mais aussi des  médicaments ; la considération de  la subvention comme avance sur les frais de l’acte et des médicaments ;

le pré-positionnement par le BDOM auprès des hôpitaux d’une somme d’argent couvrant au maximum 3 cas des césariennes comme couverture afin d’arracher la confiance des gestionnaires.

Malgré cela, la résistance à la subvention césarienne a été observée par certains hôpitaux dans le secteur des 11 aires de santé.  Par exemple, seul l’hôpital Mukabe l’a acceptée à la 1ère année, tandis que l’hôpital de Kansenia ne l’a fait qu’à la 2ème , après une année de réflexion ; Car, aucun hôpital n’a été contraint à y adhérer. Par contre, le Centre de Santé de Référence Saint François Xavier de Tenke a, dès le début, refusé cette subvention.

Par ailleurs, des surfacturations étaient signalées, surtout au début de la subvention. Mais, grâce à la sensibilisation et conscientisation des prestataires, lors des suivis de cette activité, la situation a été maitrisée.

CCCL : Jusqu’à ce jour, combien de femmes ont-elles bénéficié de cette subvention ?

Jean Ndala : En termes de chiffre, je vous dirais que 46 femmes en avaient bénéficié en 2016, 60 en 2017 ; 45 en 2018; 43 en 2019; 57 en 2020  et 78 en 2021; ce qui donne un total  de 329 femmes  pour mon secteur.

Intégrés dans le plan triennal 2019-2021, 4 autres hôpitaux du reste du secteur rural en avaient aussi bénéficié de cette subvention. Ils sont supervisés par un autre agent du BDOM Lubumbashi. Et les femmes bénéficiaires sont 71 en 2019; 102 en 2020 et 124 en 2021, soit un total de 297 femmes.  

 

CCCL : Quelles sont, d’après vous, les retombées de la subvention césarienne sur les femmes bénéficiaires ?

Jean Ndala : Bien que la proportion des femmes retenues ne soit pas nulle, la subvention a  permis, dans mon secteur, de réduire le nombre de jours de séquestration des femmes à un maximum de 9 jours contre 90 jours avant la subvention. Les femmes peuvent, dans un délai raisonnable, regagner leurs ménages et surtout s’occuper des autres enfants.  En plus, elle a permis à certains ménages d’épargner 100 à 150 USD, montant qui devrait être facturé si nous devrions considérer les prix de césariennes avant la subvention. En outre, des crédits à intérêt jusqu’au double, des articles qui ne sont plus vendus ou mis en gage et les stress des ménages des césarisées ont diminué. Le risque d’exposition aux infections nosocomiales, suite au long séjour à l’hôpital, est réduit. Les hôpitaux, ayant accepté cette subvention, ont   gagné 50 USD de plus car, malgré le prix fixé à 200 ou 250 USD, les femmes ne sont à mesure de ne payer, facilement, que 50 USD. Je peux, en outre, supposer que la subvention césarienne sauve des femmes et nouveau-nés car la prise en charge est prompte, les 50 USD octroyés par le projet étant garantis.

CCCL : N’y a-t-il pas un manque à gagner pour les hôpitaux lorsque les femmes sont incapables de payer leur quote-part ?

Jean Ndala : les femmes n’étant pas en mesure de payer leur quote-part, sont obligées de s’engager, par écrit, pour payer plus tard.  Celles qui, généralement, n’y parviennent pas, les hôpitaux considèrent que sans aussi la subvention, elles ne seraient pas en mesure de le payer. Dans ce cas, les gestionnaires capitalisent uniquement la quote-part subventionnée par le projet ;  une partie couvre  les médicaments et l’autre l’acte, contrairement à ce qui se faisait avant où, là, le total couvrait l’acte chirurgical au détriment de la  pharmacie.

CCCL : Pour finir, quelles sont les perspectives en termes d’acquis de la subvention ?

Jean Ndala : En termes des perspectives, des réflexions sont menées dans le sens d’encourager les femmes enceintes à être solidaires avec celles qui nécessitent une césarienne en constituant une caisse de solidarité « prise en charge cas de césarienne » avec cotisation d’au moins 1 dollar américain (1 USD) par an. Cet argent serait ajouté sur le prix de la  1ère visite de Consultation Prénatale.

En outre, à l’arrivée d’une mutuelle de santé dans le milieu, les femmes enceintes seront encouragées à y adhérer.

Propos recueillis par Joseph Kamenga

De la Cellule de Communication

Caritas-Développement Lubumbashi

 

 

 

 

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